L'Europe sociale au miroir de l'angoisse allemande
by Françoise Crouïgneau

Les Echos, July 12, 2004, p 12


   
 

Quinze ans après, les Allemands ne sont toujours pas remis du choc économique et social de la réunification. Et projettent l'"Angst" née de leurs difficultés internes sur deux thèmes qui alimentent la polémique dans tous les pays européens mais prend un tour aigu outre-Rhin : L'angoisse d'une vague d'immigration de travailleurs venue de l'Est après l'élargissement de l'Union et celle d'une émigration d'emplois aggravée par un coût du travail excessif. Beaucoup a été dit sur le décalage des mentalités entre "Ossies" et "Wessies", sur les conséquences désastreuses pour la compétitivité des nouveaux Länder de l'Est d'une union monétaire basée sur une parité du mark. On oublie parfois les retombées d'une unification des règles de "l'économie sociale de marché" qui, après avoir permis le miracle allemand de l'après-guerre est aujourd'hui en crise profonde. Lors du récent sommet économique de Munich, le président de l'institut IFO, Hans-Werner Sinn, a pris un malin plaisir à le rappeler. Si la réunification, sur des bases pour le moins bancales, était politiquement incontournable au lendemain de la chute du Mur, si elle a permis d'éviter un raz de marée des populations de l'Est du pays vers les riches Länder de l'Ouest, elle s'est soldée par un échec patent: appliquer les mêmes filets de sécurité sociale, d'aide aux chômeurs et de retraite a abouti à laminer la productivité.

Et à alimenter un chômage de 18% officiellement, de 20% à 25% selon certains économistes. En clair, le secteur privé, entré en concurrence avec l'Etat providence aurait perdu la bataille de la competitivité. Reste à savoir si ce sont les Länder de l'Est qui ont miné la croissance allemande ou si ce sont ceux de l'Ouest, arc-boutés sur leur acquis, qui en sont responsables. Il suffisait d'entendre tempêter Georg Milbradt, un économiste devenu ministre-président de Saxe, pour s'interroger. A la tête d'une région "pauvre", il plaide pour arracher au Parlement des marges de manœuvre sur l'application régionale des conventions collectives, financer les universités en mettant à mal leur gratuité, permettre aux syndicats de prendre leur part d'autonomie vis-à-vis des "poids lourds" nationaux. Des propos libéraux qui sont loin de faire l'unanimité chez les "Ossies". Même s'ils sont nombreux à déplorer, comme Georg Milbradt, qu'à l'Ouest nul ne peut imaginer qu'un bon exemple puisse venir d'un Länder de l'Est. Mais qui éclairent d'un jour nouveau le débat qui vient de se terminer piteusement sur la réforme de la politique de l'aide fédérale aux régions de l'Est. Le "cercle de dialogue" chargé de réfléchir à la façon de financer plus efficacement le décollage de ces Länder, qui absorbent bon an mal an 4% du PIB ouest-allemand, a été renvoyé à ses chères études et ses propositions de thérapie de choc enterrées. Pour le gouvernement de Gerhard Schröder, déjà mis à mal par sa volonté de réformer l'économie sociale de marché sous la bannière de l'Agenda 2010, il est difficile de tout mener de front. Mais en se renvoyant les responsabilité d'une croissance toujours molle, Allemands de l'ouest et de l'est du pays ne font qu'exacerber les inquiétudes sur l'immigration et les délocalisations. "Des emplois, pas des immigrés", tel pourrait être, en résumé un sentiment diffus qui brouille bien des réalités. Car l'Allemagne, plus encore que la France, vieillit et a besoin d'immigration pour éviter les pénuries de main-d'œuvre qui la guettent. Or elle a su, mieux que la France, absorber par le passé des flux d'étrangers de langue allemande ou non: l'immigration nette a atteint 7,5 millions de personnes entre 1970 et 2002. Et ce n'est qu'avec l'effondrement de la croissance que s'est reposé le vieux problème de l'intégration des nouveaux venus de l'Union européenne qui, avec de bas salaires et des fiscalités très avantageuses pour les entreprises poussent à la délocalisation.

Rendue frileuse par la remise en cause de ses vieilles certitudes, l'Allemagne vient d'apporter deux éléments de réponse différents et contradictoires aux nouveaux défis d'aujourd'hui. Une nouvelle loi sur l'immigration tend à limiter l'entrée aux travailleurs qualifiés. Une "ligne Maginot" dérisoire. Tous les spécialistes des flux migratoires le soulignent tant les législations restrictives poussent les "illégaux" à les contourner. Et la frontière entre l'excès de rigidité du marché légal du travail et l'excès de flexibilité du "marché gris" souterrain n'a pas fini d'alimenter les débats d'experts. Sur le front des délocalisations, deux décisions sont, également, venues confirmer la complexité du dossier: en quelques jours, General Electric a annoncé sa décision d'implanter à Garching, près de Munich, son centre de recherche et développement européen, signe que l'attractivité de l'Allemagne ne tient pas d'un passé révolu; après avoir menacé de délocaliser en Hongrie 2.000 emplois, Siemens a arraché du puissant syndicat IG Metall un accord portant de 35 à 40 heures le temps de travail hebdomadaire sans compensation de salaire, preuve qu'il est toujours possible de sortir le dialogue social de l'impasse....

Quelles leçons en tirer pour l'Union européenne qui, après avoir crée le marché et la monnaie unique hésite à avancer sur la voie d'une harmonisation sociale? Les Allemands soulignent qu'au travers de l'expérience de la réunification, l'Europe doit veiller à éviter une course vers le bas en imposant un carcan réglementaire qui verrait une vingtaine de régions de l'Union élargie se transformer en une vingtaine d'ex-RDA. D'autres font valoir la réussite des pays nordiques et soulignent qu'un moindre Etat providence, ce n'est pas le ciel qui vous tombe sur la tête. A condition de moderniser les systèmes nationaux pour revaloriser le travail et désamorcer les craintes les plus irrationnelles sur l'immigration. Pour les gouvernements, la voie à suivre n'est pas simple. Giampaolo Galli, l'économiste de la Confindustria devenu directeur général de l'association des assureurs italiens, en a donné un résumé provocateur, lors du sommet de Munich: n'oubliez jamais que la flexibilité est un concept sur lequel les économistes ne sont toujours pas d'accord et qui reste incompréhensible au grand public et, par là même, aux électeurs, ne sous-estimez pas l'intérêt d'associer les syndicats comme levier d'action; ne blâmez ni le FMI in Bruxelles, boucs émissaires trop faciles; ne vous enferrez pas dans les comparaisons avec les Etats-Unis; et…bonne chance. De fait, Gerhard Schröder n'est pas le seul leader politique en Europe à avoir besoin d'une bonne dose de chance pour que ses réformes sociales n'aboutissent pas à son éviction pure et simple de la scène politique.

Francoise Crouïgneau est rédactrice en chef (International) aux Echos

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